En qualifiant la liberté d’expression de « pure bullshit », Emmanuel Macron a ravivé un débat bien plus vaste qu’une simple polémique sémantique. Pour Nicolas Conquer, ces mots révèlent une inflexion doctrinale majeure : l’Europe s’éloigne du modèle libéral anglo-saxon pour lui préférer une régulation croissante de la parole publique. À travers cette controverse, c’est l’équilibre même entre liberté, démocratie et pouvoir qui se trouve interrogé; et peut-être redéfini.
En qualifiant la liberté d’expression de « pure bullshit », Emmanuel Macron n’a pas seulement lancé une grenade provocatrice : il a révélé un clivage profond entre deux visions du monde. D’un côté, une tradition américaine qui fait de la parole libre la condition première de la démocratie. De l’autre, un modèle européen de plus en plus tenté par la régulation préventive. Derrière la polémique, c’est une guerre froide numérique décisive pour l’avenir de l’espace public qui se joue. Ce débat n’oppose pas seulement deux politiques publiques : il oppose deux visions de la liberté humaine.
Une phrase qui trahit une doctrine
Les mots d’un chef d’État ne sont jamais neutres. Lorsqu’Emmanuel Macron affirme que le « free speech is pure bullshit », que la liberté d’expression prônée par les plateformes en ligne ne serait en somme qu’une illusion néfaste et dangereuse, il ne commet pas un simple écart de langage : il commet un aveu doctrinal et exprime une philosophie politique. Celle d’un pouvoir convaincu que la parole libre doit être encadrée, filtrée, corrigée — non pour la supprimer, mais pour la rendre compatible avec l’ordre social. Cette conception s’oppose frontalement à la tradition américaine, fondée sur l’idée inverse : c’est la liberté qui protège la société, même au prix du désordre. L’Europe et l’Amérique ne divergent donc plus seulement sur la régulation numérique ; elles reposent sur deux anthropologies politiques incompatibles. La récente note de Western Arc, rédigée par Vivien Hoch, consacrée aux conceptions occidentales de la liberté d’expression montre que le clivage n’est plus juridique mais civilisationnel.
La censure par procuration, nouveau modèle européen
Là où la tradition américaine voit l’espace public comme « marketplace of ideas » (Holmes), un marché libre et foisonnant d’idées, l’Europe tend de plus en plus à le concevoir comme un espace à superviser. Ce clivage se matérialise aujourd’hui dans les dispositifs réglementaires numériques, comme le DSA. L’Union européenne n’interdit pas directement les contenus : elle impose aux plateformes des obligations si lourdes qu’elles finissent par censurer elles-mêmes. Les juristes américains ont un terme pour ce mécanisme : censor by proxy, la censure par procuration. Le pouvoir ne fait plus taire — il incite à faire taire. Ce déplacement est décisif, car il permet de contrôler l’espace public sans assumer ouvertement la responsabilité politique de la censure. Ce qui se présente comme une régulation technique devient en réalité une architecture de pouvoir.
Quand la régulation remplace l’innovation
Ce choix doctrinal n’est pas sans conséquence économique. Les grandes révolutions technologiques naissent presque toujours dans des environnements permissifs, où l’expérimentation précède la norme. Or l’Europe a fait l’inverse : elle réglemente d’abord, espérant que l’innovation suivra. Le résultat est visible. Tandis que les États-Unis produisent des plateformes mondiales et que la Chine déploie ses propres écosystèmes numériques, le continent européen accumule surtout des couches réglementaires. Même ses champions technologiques peinent à atteindre une traction globale durable, signe qu’un excès d’encadrement peut freiner ce qu’il prétend protéger.
Une fracture élites-peuples
Cette divergence n’est pas seulement institutionnelle ; elle est sociologique. Partout en Occident, les élites politiques et administratives défendent une régulation accrue du discours public, quand une partie croissante des opinions publiques réclame davantage de liberté d’expression. Le débat n’oppose plus seulement deux camps idéologiques : il oppose deux visions de la démocratie. Pour les uns, la stabilité passe par le contrôle du langage. Pour les autres, la liberté suppose le risque du dissensus. La tension actuelle autour des réseaux sociaux n’est que le symptôme visible de cette fracture plus profonde. Lorsque les locaux de la plateforme X ont été perquisitionnés à Paris, l’événement n’a pas seulement suscité une controverse juridique et un émoi sur les réseaux sociaux : il a déclenché une mobilisation civique, révélatrice d’une inquiétude profonde quant à l’avenir de la liberté d’expression en Europe. Le rassemblement organisé à cette occasion par Western Arc autour du mot d’ordre « You are the media now » n’était pas un slogan militant, mais l’expression d’un basculement culturel : les citoyens refusent désormais d’être de simples récepteurs du récit officiel.
Une bataille décisive pour l’espace public
La véritable question n’est donc pas de savoir si certaines paroles choquent, trompent ou dérangent. Elle est de déterminer qui décide de ce qui peut être dit et qui s’arroge le droit de le décider ? Le législateur ou trop souvent un régulateur qui outrepasse ses droits ? Dans l’histoire, chaque fois qu’une autorité s’est arrogé ce pouvoir, elle l’a étendu bien au-delà de son mandat initial. Une démocratie qui traite la liberté d’expression comme un problème à gérer finit toujours par traiter ses citoyens comme des variables à administrer. À l’inverse, une démocratie qui accepte le tumulte du débat fait le pari de la maturité civique. Comme le rappellent les Américains : « Freedom is not Free » – la liberté exige sacrifice, vigilance contre les censeurs masqués.
Le choix qui s’impose
La polémique née des propos présidentiels a au moins un mérite : elle force à trancher le nœud gordien du dilemme. L’Europe veut-elle rester un espace de parole libre, au risque de l’imprévisibilité, ou devenir un espace de parole régulée, au prix de la dépendance politique ? Car derrière la question technique de la modération se cache un enjeu de civilisation. Le XXIᵉ siècle ne se jouera pas seulement sur la puissance économique ou militaire, mais sur la capacité des sociétés à préserver un espace public réellement libre.
Une chose est sûre : on ne régule jamais impunément la parole. On redéfinit toujours, en même temps, les limites de la liberté.
Nicolas Conquer (@ConquerNicolas)
Directeur de Western Arc
Auteur de Vers un Trump français ? (Fayard)
Publication originale sur le site de Valeurs



