En voulant étendre les règles de temps de parole aux réseaux sociaux, le député Renaissance Paul Midy prétend défendre le pluralisme. Il révèle surtout une inquiétude plus profonde : celle d’un pouvoir qui ne contrôle plus les nouveaux espaces de circulation des idées.
La fin du monopole du narratif officiel
Pendant des décennies, le pouvoir maîtrisait les canaux. Les visages. Les rythmes. Les récits. Quelques chaînes, quelques radios, quelques éditorialistes détenaient le monopole de la parole publique. Puis Internet est arrivé. Et avec lui, une révolution silencieuse : des millions de citoyens ont soudain pu parler sans demander l’autorisation.
Les réseaux sociaux ont fait exploser le vieux monopole de la légitimité médiatique. Chez les moins de 35 ans, ils sont devenus la première source d’information. Cette bascule est historique. Elle signifie qu’une génération entière échappe progressivement aux circuits traditionnels de validation du discours public.
La réélection de Donald Trump en 2024 l’a démontré avec une clarté brutale : un écosystème numérique distribué – podcasts, X, TikTok, influenceurs – a permis de mobiliser des électeurs que les instituts de sondage ne voyaient plus. Internet a réintroduit du peuple dans l’espace public. J’analyse cette nouvelle praxis politique dans Vers un Trump français ?.
Même le service public, où l’État exerçait encore une emprise directe, n’échappe plus à la règle. Le rapport Alloncle vient de le prouver : les manquements à la neutralité y sont répétés et documentés… et ont manqué de peu d’être enterrés ! Le vieux système médiatique est en train de perdre la main. C’est précisément cette liberté que l’extrême centre ne supporte plus.
Le fantasme du pluralisme administré
La proposition de Paul Midy vise officiellement à « garantir le pluralisme des courants de pensée et d’opinion ». Belle intention. Terrible aveu. Car ce qui se joue ici n’est pas la défense du pluralisme. C’est son administration. Comme l’explique le député lui-même : « Il faut contrôler ce qu’on peut. »
Le problème est philosophique. Dans une démocratie libérale, le pluralisme n’est pas produit par l’État. Il émerge librement du choc des idées. Le marché des idées – cette marketplace of ideas théorisée par la tradition américaine – repose sur un principe simple : aucune autorité ne décide à l’avance de l’équilibre acceptable des opinions. Le dissensus n’est pas une anomalie. C’est la condition même de la liberté. Comme nous l’avons analysé dans une note récente de Western Arc sur les différentes conceptions de la liberté d’expression.
La logique désormais défendue inverse totalement ce principe. Le débat public ne serait plus un espace vivant, conflictuel, organique. Il deviendrait un flux à équilibrer, surveiller, comptabiliser. Une démocratie administrée jusque dans ses conversations numériques. Même ceux chargés d’appliquer ce type de régulation reconnaissent son absurdité. Le président de l’ARCOM, Martin Ajdari, s’est maladroitement défendu de faire du « fichage politique », tandis que son prédécesseur, Roch-Olivier Maistre, a répété la même évidence : le décompte est techniquement infernal et philosophiquement indésirable.
L’absence de critères clairs sur la notion même de « personnalité politique » ouvre d’ailleurs la voie à un arbitraire inquiétant : anciens candidats, commentateurs engagés, analystes indépendants peuvent désormais se retrouver comptabilisés sans doctrine stable ni cadre réellement défini. J’en ai fait l’expérience moi-même en contestant devant le Conseil d’État une décision de l’ARCOM qui tentait déjà d’appliquer cette logique à ma propre parole.
TousFichés.com : l’ironie devenue prophétie
De manière presque ironique, cette proposition donne tout son sens à l’initiative TousFichés.com que nous avons lancée avec La Flamme de la Liberté. Beaucoup y voyaient une simple provocation. Elle a pourtant suscité un intérêt massif dès son lancement : en dévoilant les zones d’ombre et les biais des décomptes de l’ARCOM, elle prenait les régulateurs à leur propre jeu. Une manière de défendre un pluralisme réel, sans filtre ni arbitraire administratif.
Car derrière l’obsession du comptage se profile toujours la même tentation : catégoriser les voix, assigner les individus, administrer les équilibres. Depuis plusieurs années, les signaux s’accumulent : DSA européen, « signaleurs de confiance » accrédités par l’ARCOM, pressions sur les plateformes, dispositifs de modération opaques. L’État ne censure plus directement. Il pousse des acteurs privés à le faire à sa place. Censor by proxy, comme disent les juristes américains. Quand un régime commence à vouloir compter les voix plutôt qu’à les entendre, ce n’est plus seulement la parole qui vacille. C’est la démocratie elle-même.
Tolérer ou refuser
Une démocratie sûre d’elle-même tolère le tumulte du débat libre. Une démocratie inquiète commence à le minuter et à faire du fichage politique. L’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen le pose avec force : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme. » Ce droit n’est pas une liberté parmi d’autres. Il est la condition de toutes les autres.
Internet n’est pas un média comme les autres. C’est le dernier territoire où le peuple peut encore parler sans permission. Le monde qui vient sera déterminé par ce que nous tolérons, et par ce que nous refusons.
La Flamme de la Liberté n’a pas été créée pour dénoncer. Elle a été créée pour agir. Contre la bureaucratisation de la parole. Contre le fantasme du pluralisme administré. Pour que la liberté d’expression demeure ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une liberté première.
Nous refusons ce déclin. Nous reprenons la main.
Nicolas Conquer (@ConquerNicolas)
Directeur de Western Arc
Auteur de Vers un Trump français ? (Fayard)
Publication originale sur le site de Valeurs



